En Sicile, où la lumière accompagne les rythmes de la terre et où le vent apporte avec lui des parfums de mer, d’agrumes et de maquis méditerranéen, naît l’histoire de Donnafugata, une entreprise vitivinicole qui a transformé sa terre en un langage d’émotions.
Le siège historique se trouve à Marsala, aux côtés des autres domaines siciliens qui participent aux activités de production de l’entreprise. C’est dans ces lieux que la famille Rallo a choisi de s’enraciner, en construisant un projet qui conjugue artisanat, créativité et un profond respect du territoire.
Cette ville, au-delà d’être le lieu d’origine de l’entreprise, évoque une Sicile agricole ancestrale, façonnée par la biodiversité et les strates culturelles. Un exemple emblématique en est l’extraordinaire collection de variétés d’agrumes rarissimes, conservée au sein du complexe des caves historiques du XIXᵉ siècle, entre cours et espaces ouverts du baglio du XIXᵉ siècle : un paysage vivant qui raconte des siècles d’histoire, de culture et de soin apporté à la terre.
De là, le voyage se poursuit vers Contessa Entellina, un lieu qui conserve l’élégance ancienne de la Terre du Guépard. Ses collines douces, ses champs dorés et ses silences aristocratiques évoquent des atmosphères littéraires : c’est la Sicile intérieure, profonde, où le temps s’écoule lentement et solennellement.
On y trouve également le Jardin de Gabriella, un espace qui accueille des plantes méditerranéennes, des espèces exotiques et des palmiers, se transformant en un lieu de rencontre et de lumière lors d’événements tels que Calici di Stelle.
Dans ce contexte, chaque vin Donnafugata naît comme un récit. Les étiquettes, illustrées de figures féminines, de paysages oniriques et de symboles évocateurs, deviennent des portes d’accès à un univers visionnaire. Chaque nom est choisi avec soin, afin de renfermer un sens, une inspiration, un fragment d’histoire.
Mille et Une Nuits, né précisément à Contessa Entellina, porte en lui le charme des récits orientaux et le souffle épique de la littérature. Son nom évoque un monde d’histoires entrelacées, de mystère et de lumière nocturne, tandis que l’étiquette, avec son château stylisé, invite à entrer dans une dimension suspendue, où chaque gorgée devient un chapitre.
Tancredi, quant à lui, rend hommage à l’un des personnages les plus emblématiques du Guépard : le jeune aristocrate qui incarne le dialogue entre tradition et changement. Le vin reflète cette dualité, entre élégance classique et élan novateur, et l’étiquette, avec ses couleurs intenses et son profil fier, raconte précisément cette tension entre passé et avenir.
Le récit de Donnafugata se prolonge ensuite sur l’Etna, où les vignobles s’étendent au-delà des coulées de lave, immergés dans un environnement naturel complexe et entourés d’un bois variétal qui témoigne de la coexistence entre viticulture et paysage volcanique.
Dans le sud-est de la Sicile, à Vittoria, le domaine est immergé dans le verziere d’Acate : un espace qui raconte le monde des herbes aromatiques et offre une lecture sensorielle du territoire, en dialogue direct avec le paysage agricole et la viticulture locale.
Le voyage s’achève enfin à Pantelleria, où naît Ben Ryé, le Passito di Pantelleria. Son nom, issu de l’arabe « Fils du vent », évoque poétiquement les rafales qui traversent l’île et caressent les alberelli panteschi. Ici, la viticulture s’exprime aussi à travers le Cammino di Khamma, un itinéraire entre vignobles, terrasses et murets en pierre sèche, qui restitue le sens profond de la relation entre l’homme et le paysage. L’étiquette, solaire et dynamique, célèbre la force de la nature et la douceur du temps.
De cette dimension narrative, où chaque vin s’exprime à travers sa propre identité et ses étiquettes, on passe à la dimension technique. La dégustation devient ainsi le moment où la poésie du territoire rencontre la précision du geste œnologique.
Dégustation
Le parcours technique proposé par Donnafugata a dessiné un voyage à travers les bases effervescentes et leurs différentes expressions, des pentes de l’Etna aux collines de Contessa Entellina. Il ne s’agit pas seulement d’une dégustation, mais d’une confrontation raisonnée entre vins de base, choix de vendange, dynamiques d’acidité et gestion de la fermentation malolactique, jusqu’à l’impact du temps sur les lies et de l’affinage post-dégorgement. Le fil conducteur, affirmé et perceptible verre après verre, est unique : construire de la tension sans renoncer à la matière ni à la lisibilité territoriale.
Etna, versant nord : la verticalité comme signature
La première étape est l’Etna, versant nord, entre Monte La Guardia, la zone de Pignatone et Calderara Alta, sous Randazzo, avec la cave comme barycentre logistique et opérationnel. Ici, le Nerello Mascalese 2025 est issu d’une vendange concentrée, réalisée à la mi-septembre, lors d’un millésime régulier et généreux en termes de pluviométrie (environ 800–850 mm), avec une fenêtre de récolte refermée en amont de la dégradation des conditions météorologiques d’octobre.
Base effervescente – Nerello Mascalese 2025
En cave, la fermentation alcoolique se déroule en acier inoxydable. Ce qui frappe, c’est la capacité à conserver de la fraîcheur même après l’accomplissement de la fermentation malolactique en béton : acidité marquée, profil balsamique net et composante citronnée affirmée. La base surprend par une empreinte qui évoque le registre d’un « grand vin rouge vinifié en blanc » : pureté, élan, et une trame citronnée parfaitement dessinée. Le profil demeure fruité, avec de délicats rappels de fleur de pêcher et une sensation d’ensemble linéaire. Bollicina Gold Dolce&Gabbana & Donnafugata Brut Rosé 2020 – avant-première 100 % Nerello Mascalese Dégorgement à l’été 2024, avec environ un an et demi de vieillissement post-dégorgement.
À l’olfactif émergent des notes fumées encore en phase de mise en place. Au palais, l’effervescence est dynamique, la finale légèrement fumée avec des retours balsamiques. L’évolution conduit vers des sensations de poudre à canon, laissant entrevoir un potentiel encore en devenir.
Profil élégant et maîtrisé. L’empreinte balsamique et fraîche s’entrelace avec une composante florale de genêt bien définie, suivie de nuances de toast et d’une épice fine de safran et de gingembre. Au palais, la trame est puissante et immédiatement verticale. L’attaque, marquée par un agrume amer précis et soutenue par une acidité vive, évolue vers des tonalités balsamiques. La structure et la densité de la matière portent la profondeur d’une gorgée enveloppante, tandis que la progression devient plus minérale. Des rappels de croûte de pain et de torréfaction apparaissent. La finale met en relief un écho sec et légèrement amer, presque évoquant le fruit déshydraté, accompagné d’une nuance fumée cohérente avec l’origine volcanique du cépage.
Contessa Entellina : la colline, l’assemblage « classique » et la précision du moment de vendange
De l’Etna, on rejoint la Sicile occidentale, à Contessa Entellina, où le paysage change, et avec lui le rythme du récit. Les vignobles regardent vers la zone de Salaparuta, dans une succession de collines situées entre 500 et 550 mètres d’altitude, caractérisées par des sols de texture moyenne à matrice argileuse, avec des compactages plus profonds. Les pentes marquées et un dénivelé contenu mais significatif – environ 50 mètres – génèrent des micro-différences qui deviennent décisives au moment de la vendange.
La récolte a été fixée au 28 juillet et s’est déroulée sur quatre jours, selon une séquence précise : d’abord le Chardonnay, puis le Pinot Noir. Le timing a été rigoureux, imposé par des températures diurnes élevées atténuées par une bonne amplitude thermique nocturne, élément déterminant pour préserver équilibre et fraîcheur.
La vinification suit une grammaire nette, sans concessions : vendange manuelle en cagettes, pressurage doux en grappes entières avec un rendement d’environ 50 %, « uniquement le jus de goutte ». La fermentation se déroule en cuves inox, avec réalisation de la fermentation malolactique en cuve. Une partie de l’assemblage est élevée en barriques bourguignonnes de 228 litres, tandis qu’au tirage intervient une proportion de vins de réserve – entre 5 et 10 % – issus d’un ou deux millésimes précédents, utilisés comme réservoir de complexité et levier de finesse.
La base 2025 élaborée à ce stade est un assemblage pensé pour l’équilibre : deux tiers de Chardonnay et un tiers de Pinot Noir, une construction visant à conjuguer immédiateté et élégance, lisibilité et profondeur, en laissant au site et à l’amplitude thermique le soin de définir le profil final. Bases effervescentes 2025
Assemblage : 2/3 Chardonnay, 1/3 Pinot Noir À l’olfactif apparaissent des notes de poire et de banane, avec un fruit souple et immédiat accompagné de fleurs blanches. Au palais, l’attaque est saline et délicate ; en progression surgit une amertume élégante, d’origine balsamique, suivie d’une touche mentholée subtile qui accompagne la finale avec précision.
Pinot Noir – version rosée Pressurage avec deux heures environ de macération. Fermentation malolactique réalisée, acidité plus tartrique. À l’olfactif, des fraises des bois fraîches ; la finale laisse une rémanence de framboise, nette et définie.
La philosophie revendiquée est claire : ne pas se fixer sur les pourcentages comme une obsession, mais sur l’origine et la cohérence du dessin final. C’est une position concrète, mûrie dans l’expérience quotidienne entre volumes, millésimes et gestion des masses : l’assemblage n’est pas une mathématique, c’est un équilibre dynamique.
C’est ici qu’intervient la pensée de Manlio Giustiniani, Champagne Expert, qui interprète le blending comme un geste de sensibilité plus que de calcul, une écoute constante des vins et de leurs nuances, afin de reconnaître chaque année la trajectoire la plus fidèle au style de la maison.
Le temps comme troisième variable : lies, dosage et « lecture » des millésimes
La dégustation s’élargit aux millésimes déjà sur le marché et aux différences entre années, interprétées comme une chronique technique de l’évolution du projet. Pour l’assemblage Chardonnay–Pinot Noir, on parle de séjours sur lies d’environ 36 mois, avec une mise en marché après un affinage post-dégorgement supplémentaire de 6 à 8 mois. Le sucre résiduel se situe de manière stable entre 6 et 7 g/l : un brut sec, à la limite de l’extra-brut, avec la conscience que la définition légale ne coïncide pas toujours avec la perception sensorielle.
À l’olfactif, le 2021 évolue sur des tonalités cédraies, avec une fraîcheur agrumée et des nuances de fruits secs ; l’ensemble reste tendu, essentiel, davantage orienté vers l’énergie que vers la rondeur. Le 2019 introduit au contraire une autre perspective : pH légèrement plus élevé, perception plus ample, plus « large », et la question cruciale de la tenue dans le temps de cette plus grande ouverture. C’est une interrogation que la dégustation n’élude pas : un vin qui apparaît aujourd’hui détendu saura-t-il rester debout demain ?
Le point de bascule, dans le récit collectif de la table, est 2018 : le millésime « abouti », complet, capable de conjuguer profondeur et équilibre et de montrer combien le temps a été décisif dans la construction de la complexité. De là naît aussi un choix stratégique : l’intention est d’allonger les durées, de donner davantage de respiration à l’affinage et de faire de l’attente une partie intégrante du projet.
Viennent ensuite les millésimes qui déplacent le curseur de la mémoire : 2017 et 2013. Le 2017 est associé à un contexte très chaud et à une récolte exceptionnellement précoce (début août), tandis que 2013 s’impose comme un millésime « froid » doté d’une grande capacité de garde. À l’olfactif, le 2013 est décrit comme un vin d’une profondeur presque inépuisable, à la finesse intacte, avec une légère évolution jouant sur les fruits secs, le massepain et les herbes sèches ; au palais, sa force réside dans la continuité, dans la capacité à rester intègre au fil du temps sans perdre en précision.
Verticale Brut
Donnafugata, Millésimé 2021 Dégorgement avril 2025 – 36 mois sur lies. À l’olfactif, le vin se montre aromatique ; en progression apparaissent des notes de cèdre. Le profil reste frais et agrumé, avec des rappels de fruits secs qui commencent à affleurer avec discrétion.
Donnafugata, Millésimé 2020 Dégorgement août 2024. À l’olfactif émergent des notes fumées. Au palais, le vin apparaît plus frais, avec des rappels caramélisés et une empreinte saline nette qui accompagne la progression.
Donnafugata, Millésimé 2019 Dégorgement mars 2023. À l’olfactif, encens, pinède et moutarde. La bouche est longue et persistante, avec une fraîcheur agrumée qui soutient la finale.
Donnafugata, Millésimé 2018 Dégorgement mai 2022 – millésime très froid. Une note fumée initiale est suivie d’une explosion de fraîcheur et d’agrumes. Des touches de crème pâtissière apparaissent, enrichissant le tableau aromatique. Au palais, salinité et notes toastées se développent en progression, avec une complexité bien articulée.
Donnafugata, Millésimé 2017 Dégorgement avril 2021 – millésime très chaud, vendange le 2 août. La menthe sauvage est évidente à l’olfactif et revient de manière cohérente au palais. La fraîcheur demeure présente, malgré un millésime solaire et concentré.
Donnafugata, Millésimé 2013 Dégorgement décembre 2017. Élégant à l’olfactif, aromatique et singulier. Évolution minimale dans le temps, avec des notes de fruits secs, de massepain et une tenue qui reflète l’un des millésimes les plus froids de la période.
Verticale Rosé
Donnafugata, Millésimé 2020 Dégorgement avril 2024. Sec et tendu, essentiel dans sa structure. Finale nette, légèrement amère.
Donnafugata, Millésimé 2019 Dégorgement mai 2023. Plus ample et structuré. Notes minérales à l’attaque, suivies d’un léger accent fumé. La framboise contribue à définir le profil fruité.
Donnafugata, Millésimé 2018 Dégorgement mai 2022. Profil fruité, accompagné d’une composante mentholée qui apporte élan et fraîcheur.
Donnafugata, Millésimé 2017 Dégorgement avril 2021. Menthe sauvage à l’olfactif, avec une finale évoluant vers des notes de torréfaction. Millésime chaud, au profil floral encore parfaitement lisible.
Au final, ce qui demeure n’est pas seulement une succession de millésimes et de paramètres, mais une vision : l’Etna apporte la verticalité et la signature du Nerello Mascalese ; Contessa Entellina met en jeu la précision de l’assemblage et la régularité d’une colline capable d’atténuer l’effet millésime ; tandis que le temps, sur lies et après le dégorgement, s’affirme comme la troisième variable décisive, celle qui transforme un vin techniquement bien construit en un vin capable de raconter un lieu, une idée et une direction stylistique.
« Ici s’achève la première partie ; le récit se poursuivra dans le prochain article. »